Centre presse d’Amiens : le mouroir du service public avant la braderie au privé ?

Communiqué SUD Culture BnF

Un bouleversement important qui concerne tous les sites         

  La décision de la direction de la BnF et du gouvernement de construire le nouveau site de stockage d’une partie des collections de la BnF à Amiens va toucher l’ensemble du personnel, bien au-delà des seul-es agent-es du site de Bussy et de Sablé dont les sites vont fermer. Ainsi que notre organisation syndicale l’a toujours dénoncé, sont aussi concernés des services du site de Tolbiac comme la Conservation ou la Presse. Par rebond, nous subirons donc toutes et tous des transformations dans nos organisations et nos conditions de travail ainsi que dans la nature même de nos missions.

Entre novembre 2021 et janvier 2022, la SETEC (société privée d’études techniques et économiques) a organisé des ateliers réunissant des chef·fes de services, des responsables d’équipe de magasinage, des adjoint·es de direction de département, etc. en vue d’élaborer un pré-programme du futur centre de conservation d’Amiens. Lors du CT du 17 février, ce pré-programme a été également présenté aux organisations syndicales. Quatre thèmes étaient à l’ordre du jour de ces ateliers : le magasinage et ses moyens ; les activités liées à la conservation des collections autres que le stockage (les ateliers de restauration, de numérisation…) ; les aspects logistiques et la « qualité » (sic !) du futur site. Ce pré-programme n’est pour le moment pas définitif et le projet prend déjà du retard, mais d’ores et déjà surgissent des dérives que nous tenons à dénoncer, afin d’éviter justement qu’elles ne deviennent réalité. En effet, le rapport issu de ces ateliers prévoit entre autres :

  • qu’une grande place soit laissée aux prestataires extérieurs, notamment pour les activités suivantes : traitement du cuir, du papier, du textile, des métaux ; chantier de numérisation… Or, l’externalisation signifie d’une part le transfert de nos savoir-faire et de nos compétences au privé : c’est la casse du service public avec un éloignement de nos missions. D’autre part il s’agit aussi d’un transfert de responsabilité par rapport à la gestion matérielle des biens patrimoniaux : à qui la faute en cas de problème ? De plus, la sous-traitance permet à la BnF de s’extraire de ses obligations d’employeur, en déléguant ses missions de service public à des personnels de droit privé, souvent pressurisé.es et travaillant dans des conditions dégradées. 
  • plusieurs ateliers pour les documents reliés, les documents graphiques/feuilles, les grands formats, les objets, la reliure-dorure, la fabrication de la cire, et autres tâches de conservation. Ateliers se trouvant actuellement à Bussy et Sablé mais aussi sur Tolbiac. Il s’agit véritablement pour la direction de redéployer les effectifs de la conservation présents à Bussy, Sablé, Richelieu et Tolbiac afin de favoriser ce futur centre, opérant un redéploiement du personnel bien plus ample qu’imaginé jusqu’ici, qui concernera donc aussi des agent·es de Richelieu et de Tolbiac.
  • la mise en place d’une navette quotidienne minimum entre le futur site et les sites parisiens, une aberration logistique, financière et environnementale. N’oublions pas non plus son corollaire en termes d’accroissement des risques pour l’ensemble des documents qui sont des biens patrimoniaux transitant sur la route. Le premier facteur de dégradation d’un document est sa manipulation, toute personne travaillant en bibliothèque le sait, sauf la direction !
  • des accords avec les hôtels notamment sur place pour héberger les conducteurs ou conductrices de navettes ou encore les agent·es susceptibles de se déplacer depuis Paris pour traiter une collection, faire des interventions sur des équipements informatiques, etc… Là encore, le nouveau centre crée plus de problème qu’il n’en règle !
  • un soi-disant objectif environnemental ambitieux (toitures végétalisées, panneaux solaires, bâtiment autonome en énergie, recours aux énergies alternatives, etc.) qui n’est que de la poudre aux yeux pour contrebalancer l’aspect environnemental indéniablement désastreux de la construction d’un futur qui entraine l’artificialisation des sols et pousse à la mise en place de navettes a minima quotidiennes depuis Paris, sans même parler de l’abandon de sites pourtant déjà construits. Comment oser parler de protection de la biodiversité et de lutte contre le réchauffement climatique avec la construction d’un nouveau bâtiment et la prévision d’un fort trafic routier ?!
  • De ne prévoir ni médecin ni infirmerie sur place ! cela prouve encore que les conditions de travail n’ont jamais été une priorité pour la direction.

Alors que les collègues du DEP s’inquiétaient déjà de voir leurs collections déménagées sans elles et eux, de voir une nouvelle réorganisation se profiler, le rapport nous montre que beaucoup de personnels sont susceptibles de voir leurs missions changées et que la réorganisation concernera une partie importante d’entre nous, à quoi s’ajoutent les conséquences du travail physique sur les navettes pour les magasiniers·ières. D’ailleurs, le projet d’Amiens pèse déjà lourdement sur les équipes de Tolbiac, puisque l’un des objectifs de la réorganisation du service public en place depuis le 2 mai – une des raisons de la grève actuelle – est de dégager du temps de travail pour faire les chantiers lourds de conditionnement des collections qui vont partir à Amiens, vu qu’il n’y a pas les effectifs pour cela, la direction refusant le retour à la communication directe des documents toute la journée s’il n’y a pas aussi ces chantiers en parallèle. Tout est donc lié.       

Par ailleurs, nous rappelons également que la situation actuelle des agent·es de Bussy et Sablé n’est toujours pas satisfaisante. Plusieurs collègues tentent déjà de partir pour ne pas rester sur des sites en voie de démantèlement, certain·es ont signé des ruptures conventionnelles, d’autres cherchent à muter et, dans cette attente, ne peuvent pas encore bénéficier de l’arrêté de restructuration qui n’aura lieu normalement qu’en 2024, ce qui les bloque dans leurs projets personnels.

À l’inverse certain·es collègues espèrent partir le plus tard possible car aucune solution ne peut les satisfaire : ni aller sur Paris, ni aller sur Amiens. Ils et elles ne souhaitent pas déménager et ne pourront pas trouver dans la Fonction Publique Territoriale de postes correspondant par exemple aux diplômes des métiers d’arts qu’ils et elles possèdent. Dès lors quelles conditions de travail les attendent jusqu’à 2027 ? La direction s’est engagée à maintenir les effectifs, mais en réalité les départs ne sont pas remplacés et les effectifs sur les sites fondent à vue d’œil, ce qui dégrade la situation du personnel restant. Que compte faire la direction pour réellement maintenir les postes ? Recourir à des emplois précaires ? Ou encore à des prestataires extérieurs ?

            Évidemment la direction de l’établissement préfère ne pas trop communiquer sur l’avenir. Mais ne sommes-nous pas déjà habitué·es à son double-discours à propos de ce projet ? Elle a d’abord affirmait que Bussy et Sablé ne fermeraient pas, qu’il y aurait des échanges et un accompagnement sur les « transformations » de ces deux sites. Résultat : les deux sites ferment sans aucun accompagnement au départ puis, après une mobilisation des agent·es, une promesse d’accompagnement qui reste encore invisible.

Seconde imposture : les premières réunions d’information IGDC dans les départements et en instances évoquaient l’idée que seule une partie des documents serait transférée – les documents peu demandés, déjà numérisés, les doublons avec une rotation des documents, et avec des critères très précis, bla-bla-bla, finalement c’est l’ensemble des périodiques qui partent. Ce n’est ni plus économique, ni plus écologique, ni plus protecteur pour les documents patrimoniaux mais juste plus simpliste. Pourquoi faire correctement les choses quand on peut les faire vite et mal : sans doute car seules les apparences, la visibilité, l’attractivité créée par la sortie de terre d’un « conservatoire de la presse » comptent pour la direction, le ministère et le gouvernement.

            Le déplacement d’un si important volume de collections, le transfert de nos savoir-faire et de nos compétences à des prestataires conjugués à l’obligation pour la direction d’optimiser les sous-effectifs, à la baisse des budgets d’acquisition et de conservation, dans le cadre de ce projet démesuré et absurde vont à termes transformer nos métiers et nos missions sur tous les sites car de nombreux départements et directions sont associées à ce projet (DSR, DCO, du DEP à la DSC, en passant par SVM …). Ceci d’autant plus qu’il n’y a aucun engagement sur le fait que les postes nécessaires à Amiens seront bien des créations de postes et non des redéploiements de postes pris ailleurs.

Il s’agit d’une casse du service public savamment orchestrée : baisse du budget de conservation à la faveur de la valorisation et de la numérisation avec l’introduction grandissante des partenariats privés. Et lorsque le public critiquera, comme il commence à le faire, la qualité des services offerts alors leur sera proposée la privatisation comme issue heureuse…à l’image d’autres services publics bradés : PTT, GDF, EDF, SNCF,…

Bien incapable d’apporter des réponses concrètes à toutes ces questions, la direction s’obstine à ne pas remettre en question son projet absurde et coûteux. Nous nous opposons toujours à la fermeture des sites de Sablé et Bussy-Saint-Georges, nous souhaitons dès maintenant un arrêté de restructurations visant à ne pas bloquer les agent·es pour plusieurs années, mais aussi le maintien d’effectifs stables de titulaires jusqu’à 2027 sur ces sites. Nous ne cesserons de dénoncer ce projet à l’ambition pharaonique et absolument irrationnelle dont les conséquences se font déjà sentir et contre lesquelles nous luttons déjà par la mobilisation des personnels et des usagers et usagères !