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Mauvaise partition au département de la Musique de la BnF !

De l’audit à charge contre une organisation syndicale à l’interdiction aux magasiniers/ères de lire en salle de lecture

Depuis 2014 le département de la Musique de la BnF traverse une crise, essentiellement liée à des problèmes de sous-effectif et d’organisation du travail, mais aussi à des pratiques pour le moins discutables de « management ». Depuis des années, notre organisation syndicale n’a cessé de dénoncer cette situation délétère, tout comme la décision de la direction de vendre le bâtiment Louvois, qui a contraint le département de la Musique à intégrer le site de Richelieu dans des conditions plus que contestables[1]. Alors que la situation a connu une amélioration courant 2018, suite notamment à nos interventions syndicales, aujourd’hui le département semble à nouveau au fond du gouffre. Depuis plus d’un an, la souffrance au travail est le quotidien d’un certain nombre d’agent.es, dont plusieurs se terrent dans le silence, tandis que les arrêts maladie et les demandes de mutation se multiplient. Pour notre organisation syndicale, la responsabilité de cette situation est bien celle de la direction de la BnF qui, après avoir laissé la situation littéralement « pourrir », en vient à mettre en œuvre les pires méthodes pour se dédouaner.

Quand les choses vont mal, un audit patronal et ça repart !

Ce recours à des cabinets privés généralement fort couteux[2], pratique très à la mode dans le secteur privé depuis des années, consiste ni plus ni moins, sous le faux prétexte d’un regard « extérieur » sur une situation, en une externalisation des moyens d’analyse et de résolution des problèmes, fonction relevant pourtant des compétences des ressources humaines. Plutôt que de traiter les problèmes dans les instances compétentes (notamment le Comité Hygiène, Santé et Sécurité au Travail), ou encore de prendre réellement en considération les courriers émanant d’organisations syndicales représentatives ainsi que les alertes de la médecine de prévention, plaçons entre les mains d’« expertes » autoproclamées d’un cabinet d’audit l’avenir d’un département et de ses personnels.

Après avoir entendu les agent.es du département, le cabinet a commis un premier bilan, totalement partisan, puis a organisé un séminaire infantilisant, orientant une partie des agents, a plus ou moins se transformer en tribunal populaire, pour que le cabinet d’audit détermine finalement une des principales causes des dysfonctionnements : « une posture syndicale à recadrer », des personnes syndiquées désignées comme responsables et littéralement jetées en pâture ! Cette surprenante analyse, présentée sans complexe dans les conclusions d’un audit commandé par la direction de la BnF, a ainsi été soumise sans filtre à l’appréciation des organisations syndicales ainsi qu’aux membres du CHSCT de la BnF le lundi 17 février 2020.

Une « maladresse » qui en dit long

Suite aux réactions des organisations syndicales, et en premier lieu de la section SUD Culture de la BnF, sur le caractère inadmissible de cette formule, la direction de la BnF tout comme le cabinet d’audit KPMG[4] ont rapidement adopté la position habile du rétropédalage : il s’agit d’une « maladresse » de langage… A la place, il serait manifestement préférable de parler de postures individuelles de représentant-es syndicaux/ales, ce qui revient grosso modo au même : stigmatiser les lanceurs/euses d’alerte et lyncher les formes jugées non agrées de l’expression syndicale, autre exercice en vogue dans le secteur privé comme désormais dans le public. Ce type d’attaque présente en fait les symptômes d’une pratique par ailleurs illégale, qui est celle de la discrimination anti-syndicale, forme d’entrave souvent accompagnée de traitement différencié des personnes syndiquées, d’individualisation de l’expression d’une organisation (par exemple en demandant à un ou une agent-e des explications sur un tract émanant de son organisation), ou encore d’une surveillance particulière, de pratiques d’intimidations, voire de mise au placard (« bore-out ») etc…

Cette notion de « posture » est en fait une formule courante du patronat et de ses alliés, visant à délégitimer l’expression des syndicats, surtout quand ceux-ci sont combatifs : ainsi les syndicats et leurs représentant-es ne porteraient pas de revendications basées sur une expérience professionnelle et un collectif, mais adopteraient une « posture » n’ayant pas d’autre finalité qu’elle-même. C’est donc la soi-disant posture qu’il faut attaquer, les vrais problèmes n’étant traités que de manière superficielle, une fois qu’un ou une coupable[5] aura bien été désigné-e publiquement, ce qui a été fait au département de la Musique. Ce type de manœuvre est une pratique managériale fréquente, dont nous constatons au-delà des murs de la BnF qu’elle se fait chaque jour plus violente[6].

Après avoir trouvé des boucs-émissaires, un plan d’action bidon !

Sur la base de cet audit commandé par la direction de la BnF, les premières mesures sont donc tombées. Les agent-es doivent désormais suivre une série de mesures censées leur permettre de retrouver une forme de « cohésion », autre mot à la mode visant en réalité à faire taire toute critique au profit d’une attitude commune bien lissée permettant d’éviter les vagues. Parmi les mesures présentées qui ont suscitées une forme de stupeur pour une partie du personnel, sont apparues des injonctions tant lunaires qu’autoritaires.

Premier exemple, une « demande à tous les agents de maintenir leur porte ouverte le plus souvent possible »… Quelle logique peut bien conduire à obliger les personnels à s’exposer malgré eux/elles toute la journée durant ? La contrainte est-elle un moyen de rétablir de la sérénité dans un département soumis à une situation de souffrance au travail ?

Un autre exemple est celui … d’une interdiction de lire en salle de lecture ! Plus précisément cette interdiction semble ne concerner que les magasinie.ères, si l’on en croit l’interprétation qui a été donnée lors d’une réunion de département. La question se pose : les magasinier.ères qui lisent des livres sont-ils/elles dangereux.ses ? La direction du département a justifié cette mesure par un argument des plus populistes : Le public qui soi-disant paierait les salaires des magasiniers/ères ne serait pas content de les voir lire ! Pourtant, le livre crée du lien et parfois, même de la complicité : qui n’a pas souvenir d’une conversation engagée par un lecteur ou lectrice autour d’un livre lu par un-e agent-e ou consulté par un lecteur ou une lectrice ?  Une bibliothèque où il est interdit de lire, c’est le comble de l’absurde ! Le Louvre va-t-il interdire à ces agent.es de regarder les œuvres ? La direction de la BnF compte-t-elle désormais convoquer l’ensemble des magasiniers/ères de la BnF qui ont osé ouvrir un livre aux instants les plus calmes de leur service public pour les contraindre de cesser cette activité manifestement insupportable ?

Autre mesure, et pas des moindres : la mise en place d’une « réorganisation du service public » ! La direction prévoit ainsi, grâce à la solution miracle de la « réorganisation » qu’elle pratique régulièrement[7], la suppression d’un poste de magasinier en salle de lecture. L’accueil et l’attribution des places seraient désormais réalisés par les président.es de salle, l’unique magasinier/ère présent-e en salle ayant en charge l’installation des microfilms et les documents mis de côté. Le ou la magasinier/ère en charge des prélèvements qui était jusque-là en salle de lecture, sera relégué-e dans un bureau… Cachez donc ces magasiniers que nous ne saurions voir ! Ce projet va concrètement dégrader la qualité du service public et les conditions de travail des agent.es. Étonnant quand la direction de la BnF claironne à tout va que priorité doit être donnée au service public !

En lieu et place d’un vrai plan d’action, associant les agent.es du département, le service de prévention et le médecin, la direction opte pour des mesures autoritaires et totalement décalées. Quelle déception et quelle trahison pour les personnels du département ! Rappelons que le but annoncé par la direction au début l’audit était pourtant de résoudre les problèmes de souffrance au travail dans le département.

 La supercherie doit cesser !

Pour notre organisation syndicale cette attaque est annonciatrice d’un climat et d’un type de management qu’elle voit entrer, sous différentes formes dans notre établissement. Conjuguées aux difficultés de dialogue, aux passages en force réguliers sans consultation des personnels (dernier ex. avec le déplacement des agent-es du DEP hors de leur bureaux sans leur demander leur avis), à l’abandon de certains chantiers (tel celui des préconisations issues de la délégation d’enquête de 2015), ou encore le groupe de travail portant sur l’amélioration des conditions de travail), ces méthodes ne peuvent conduire qu’à un délitement des collectifs de travail, et à la remise en cause de toute forme de critiques des choix opérés par la direction.

Ni la direction de la BnF, ni un cabinet d’audit privé, n’ont à juger la légitimité de l’expression d’un syndicat et des formes qu’elle peut prendre. SUD Culture revendique son indépendance, son fonctionnement horizontal, tout comme sa liberté de s’exprimer selon les modalités qu’elle choisit. Elle encourage l’auto organisation des salarié-es, qu’ils/elles soient syndiqué-es ou non, l’expression libre de tous et toutes en dedans ou en dehors des instances institutionnelles, que ce soit par des prises de parole, des pétitions, des rassemblements ou encore la grève. Elle dénonce fermement toute manœuvre visant à stigmatiser, isoler, ou encore à individualiser son expression à travers ses membres pour mieux la contraindre ou la contrôler, la direction de la BnF n’étant pas à sa première tentative en la matière. Un coup porté contre l’un ou l’une d’entre nous étant un coup porté contre nous tous/tes !

Pour une réelle amélioration de la situation au département de la Musique, notre organisation syndicale exige :

l’arrêt de la stigmatisation des personnels de catégorie C et de la répression contre les personnels syndiqués

►l’arrêt de la réorganisation du Service Public et le retour au postage de 3 magasiniers/ères en salle de lecture

►le recrutement d’un-e chef-fe magasinier/ère pour la gestion quotidienne de l’équipe de magasinage

►La mise en place d’une réelle concertation avec les agent.es du département et l’arrêt des mesures autoritaires  

►Un renfort d’effectif pour permettre au déménagement de se faire dans de bonnes conditions

[1] https://sudculturebnf.wordpress.com/2018/03/02/richelieu-le-ministere-nous-promene-continuons-la-mobilisation/

[2] Notre organisation syndicale compte demander le coût de cet audit, la direction refusant par ailleurs de communiquer le coût des séminaires de « coaching » régulièrement organisés dans ce département.

[4] Cabinet non agréé par le Ministère du Travail

[5]notons qu’il est plus facile d’exercer ce genre de manœuvre contre des agent.es de cat. C

[6] https://solidaires.org/Proces-France-telecom-Un-interdit-majeur

[7] https://www.actualitte.com/article/monde-edition/greves-a-la-bnf-le-personnel-inquiet-pour-l-avenir-des-effectifs/91249

 

Dernier épisode procès France Télécom : Jour 41 – Le brave « Mr Lombard »

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La dernière audience du 11 juillet 2019 du procès France Télécom, vue par Ivan du Roy, journaliste, co-fondateur de Basta !. S’est formé au management en enquêtant sur France Télécom (Orange stressé, éd. La Découverte). A auparavant accompagné l’un des derniers journaux issus de la Résistance (Témoignage Chrétien) ainsi que Politis.

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Selon ses avocats, Mr Lombard est un brave homme, qui incarne l’intérêt général

Didier Lombard est un homme blessé. « Vous avez sauvé cette entreprise, je pense que vous méritez le prix du manager de l’année », lance l’un de ses trois avocats, François Esclatine, à quelques minutes de la fin de l’audience, la 41ème et la dernière de ce procès « inédit », de l’aveu même de celle qui le préside, Cécile Louis-Loyant. L’audience est consacrée aux plaidoiries successives des trois avocats du PDG mis en examen. A les entendre, on se demande ce qu’il fait là, Didier Lombard, « Mr Lombard ». Pourquoi il s’est astreint à venir s’asseoir, chaque jour depuis deux mois et demi, dans cette salle blanche du nouveau Palais de justice de Paris, Porte de Clichy, dont en plus la climatisation est tombée en panne. « On aurait pu faire une citation directe, il n’y avait pas besoin de 10 ans d’instruction », lance son avocate, Bérénice de Warren. Toutes celles et ceux qui ont contribué aux 1000 pages du dossier d’instruction – qui a duré quatre ans et non dix – apprécieront. Les avocats d’affaires savent mieux que les enquêteurs et les magistrats quelle affaire vaut une instruction ou pas.

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Mais pourquoi donc « Mr Lombard » a-t-il subi cette « mise en scène » dédiée au « deuil » des victimes, s’interroge Jean Weil, chef du trio spécialisé en droit des affaires. Ah « les victimes »… Les victimes, en général, auraient trop longtemps été méprisées par l’institution judiciaire. Et voilà que l’institution les place au centre de ce procès, au risque de sombrer dans l’émotion. Donner une place centrale aux victimes, c’est risquer l’erreur judiciaire, avertit l’avocat. « La vengeance ne doit pas nous entrainer », s’inquiète Jean Weil. Elle ne doit pas frapper « Mr Lombard » : « C’est lui qu’on veut voir souffrir, consciemment ou inconsciemment, c’est de la vengeance, pas de la justice, Mme la Présidente ! », lance Bérénice de Warren. S’adressant aux victimes, à leurs proches, à leurs collègues, le chef du trio conseille : « Je ne crois pas que ce soit la décision de justice, la condamnation éventuelle, qui leur permettrait de se retrouver, de se redresser. » Les avocats d’affaires savent mieux que les victimes et leurs familles ce qui est bon pour elles.

« Mr Lombard », vraiment, est un brave homme. « Il s’illumine dès qu’il vous parle technologie, il adore ça », s’extasie l’avocate. Tout à la fois ingénieur, stratège et serviteur de l’Etat, « Mr Lombard » « incarne l’intérêt général ». Il « a travaillé sans relâche pour l’industrie française » alors qu’il aurait pu choisir la facilité et s’orienter vers le secteur financier. Le PDG, ne percevait qu’un petit 1,7 million d’euros à la tête de France Télécom, puis 300 000 euros par an de pensions retraite, avec, à l’époque de sa mise en examen, quelques menus jetons de présence (137 000 euros en 2011) liés à son poste d’administrateur dans d’autres grandes entreprises, où il a distillé ses conseils de stratège avisé. La salle a-t-elle bien perçu l’ampleur du sacrifice ?

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« Je l’ai vu pleurer dans mon bureau et devant vous. Il est comme il est, avec ses qualités et ses défauts », s’émeut Jean Weil. Alors oui, « Mr Lombard » est parfois maladroit, presque un gaffeur invétéré, dont l’humour, parfois « un peu brutal » serait incompris. Prenez cette phrase, prononcée devant un parterre de cadres dirigeants de France Télécom en octobre 2006 : « Je ferai les départs d’une façon ou d’une autre, par la fenêtre ou par la porte », à propos du plan Next qui vise la suppression de 22 000 postes en trois ans. Une phrase malhabile, lors d’un « discours improvisé ».

Et cette autre phrase, prononcée en septembre 2009, lorsque à coups de réorganisations à répétition, de mutations forcées, de changements de métiers successifs, tout France Télécom craque et que les suicides s’intensifient. Didier Lombard évoque alors la « mode des suicides ». Jean Weil y voit « une attaque des médias » contre un PDG qui « était stressé car il était interrogé tous les jours, en descendant du train, par téléphone… » Ah ces journalistes, toujours en quête de sensationnalisme. Tout cela aurait dû rester d’une absolue discrétion pour « protéger l’intimité de la personne défunte ». Les avocats d’affaires savent mieux que les journalistes ce dont il faut traiter, ce qui relève d’un sujet d’intérêt général, ou pas.

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« C’était compliqué parce qu’on parlait d’humains, mais son obligation était aussi de s’occuper des finances ! », renchérit Bérénice de Warren. Pauvre finance, déjà délaissée par la carrière de Mr Lombard, qui a préféré servir l’État puis l’industrie française. Pauvre finance, elle aussi victime de la situation déplorable dans laquelle se trouve France Télécom au moment où le prévenu rejoint l’entreprise, en 2003, en tant que directeur général adjoint. Du fait de graves erreurs stratégiques, France Télécom a alors accumulé 68 milliards euros de dettes, quelques années à peine après son entrée en bourse, ce qui en fait l’entreprise la plus endettée du monde. Didier Lombard n’y est pour rien, c’est vrai. « Il ne savait pas comment il allait payer les salaires ! », s’inquiète Bérénice de Warren. Des humains à payer, une méga dette à rembourser : face à ce dilemme « Mr Lombard » se retrouve seul. « On est tout seul, et il faut diriger cette entreprise » (Jean Weil). « Je l’ai compris en parlant avec Mr Lombard, être PDG, c’est parfois un vrai sentiment de solitude » (Bérénice de Warren). Il aurait probablement fallu créer une cellule d’écoute pour que les hauts dirigeants de l’entreprise se sentent moins seuls. Une solitude que les salariés de France Télécom, eux, connaissent si peu. « Quand on va chez l’usager, on fait la conversation, éventuellement on boit un coup », croit savoir Jean Weil. Les avocats d’affaires savent mieux que les salariés en quoi consistent leur métier.

Et les suicides ? « On dit que c’est de la souffrance au travail, oui, peut-être », se demande Jean Weil. Mais n’est-ce pas « l’abandon de la religion », « la presse et son traitement » qui a déculpabilisé « les gens », rendant possible le fait d’envisager de se suicider ? « Nous venons de passer deux mois et demi pour parler de ce sujet qui n’en est pas un, qui est hors sujet. » Les avocats d’affaires savent mieux que tous les parties prenantes du procès quel était son vrai sujet.

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La déclaration émue et émouvante de la présidente du tribunal, Cécile Louis-Loyant, concluant ce procès hors normes montre en tout cas qu’elle a très bien compris pourquoi, elle, était assise là, pendant deux mois et demi : pour parler du travail et des modes de management qui le détruisent, lui et les personnes qui tentent de bien faire leur boulot. A l’opposé de cette manière morbide de penser, de voir le monde, que les hauts-dirigeants de France Télécom ne sont pas les seuls à incarner, loin de là.

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Jour 40 – Procès France Télécom : La raison des plus forts

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L’audience du 10 juillet 2019 du procès France Télécom, vue par Nicolas Jounin, sociologue, a enseigné pendant sept ans à l’université Paris-8-Saint-Denis. Il est l’auteur, à La Découverte, de Chantier interdit au public. Enquête parmi les travailleurs du bâtiment (Poche 2009), et, avec Pierre Barron, Anne Bory, Sébastien Chauvin et Lucie Tourette, de On bosse ici, on reste ici ! La grève des sans papiers : une aventure inédite (2011)  et Voyage de classes (2014).

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On a constaté que plus il y a de cigognes dans une ville, plus il y a de bébés. Soit l’on en déduit que les cigognes apportent les bébés ; soit l’on fait l’effort d’un raisonnement plus complexe qui pose que plus une ville grandit, plus il est probable que des cigognes s’y établissent et que des bébés y naissent, sans qu’il y ait pourtant de lien de causalité entre ces deux derniers phénomènes. C’est l’avocate de Louis-Pierre Wenès, le directeur des opérations France jusqu’à l’automne 2009, qui commence sa plaidoirie par cette évocation. On guette la chute, l’analogie avec les démonstrations supposés fautives de ses adversaires. En vain. Le suspense de la métaphore fait pschitt, et coule mollement sur un sous-entendu rance : un grand partage entre les êtres dotés de raison, capables de saisir les mécanismes réels derrière les apparences, et les autres.

Dans le panorama que l’avocate dessine, le hasard (ou le système de cooptation du top management) fait bien les choses : la raison est du côté des prévenus, cadres dirigeants sachant les mesures nécessaires à la survie de France Télécom. Elle est aussi du côté de leurs avocats qui, contre les parties civiles aveuglées par leur douleur, contre les syndicats et les avocats « militants » enfermés dans leurs batailles « idéologiques », contre des procureures qui s’offrent leur Nuremberg du pauvre, semblent seuls à vouloir que le droit s’applique. […]

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Jour 39 – Procès France Télécom : qui dans cette salle n’a jamais mal répondu à un téléconseiller ?

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L’audience du 9 juillet 2019 du procès France Télécom, vue par Valérie Gérard, professeure de philosophie à Vanves, directrice de programme au Collège international de philosophie; elle vient de publier Par affinités, amitié politique et coexistence, aux éditons MF; elle aime bien Platon.

Après deux mois d’audiences que le parquet a commencé à conclure en requérant, vendredi 5 juillet 2019, les peines maximales prévues au moment des faits pour les infractions jugées : « harcèlement moral commis en réunion, voire en bande organisée par des personnes qui abusent de leur pouvoir », dans l’idée aussi que ce procès ferait jurisprudence, et que les DRH et managers ne pourraient plus se croire tout permis à l’avenir, cette dernière semaine est consacrée aux plaidoiries de la défense.

Mardi 9 juillet, pour la 39ème audience, c’est au tour des avocates et avocats de deux prévenus qui comparaissent pour « complicité de harcèlement moral » : maître Solange Doumic et sa collaboratrice, pour Guy-Patrick Cherouvrier, directeur des ressources humaines France, et maître Patrick Maisonneuve et son collaborateur, pour Jacques Moulin, directeur des actions territoriales d’opérations France (puis DRH). On attend de voir la forme que prend la rhétorique quand elle se met au service du néo-management en bande organisée, et tout particulièrement de dirigeants d’entreprise qui n’ont jamais reconnu la moindre responsabilité, quand ils n’ont pas raillé la « mode des suicides » ou « l’effet Werther » – allant jusqu’à rejeter la responsabilité des suicides sur la presse. Tous plaideront la non-constitution de l’infraction et la relaxe. Dans les couloirs du palais il se raconte que, le soir des réquisitions, à la sortie du tribunal, les sept prévenu.e.s étaient hilares. Ils et elles sont là, assis.e.s en rang, de Lombard à Cherouvrier, dont la défense soulignera la grandeur qu’il a à être là malgré sa maladie, tandis que le brushing de Moulin est presque aussi impressionnant que le sera le lyrisme de maître Doumic. […]

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Jour 38 (1-2) – Procès France Télecom : La défense : dire le droit contre la société ? / Des Bisounours en costume

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Jour 38.1 – La défense : dire le droit contre la société ?

L’audience du 8 juillet 2019 du procès France Télécom, vue par Nicolas Hatzfeld, historien, enseignant au département d’histoire de l’Université d’Evry Val d’Essonne. Il travaille sur l’histoire du travail, l’histoire industrielle et l’histoire de la santé au travail, parmi ses publications citons Les gens d’usine. Peugeot-Sochaux, 50 ans d’histoire, éditions de L’Atelier, 2002, ou avec  Michel Pigenet et Xavier Vigna  (dir.), Travail, travailleurs et ouvriers d’Europe au XXe siècle, Editions universitaires de Dijon, 2016, bibliographie.

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Dehors, l’été s’adoucit, la température redescend. La journée s’annonçait moins chaude que celles de la semaine dernière, elle l’est. À l’intérieur du tribunal, c’est un peu la même chose. Les interventions résonnent des débats des jours précédents, des interventions des parties civiles et, surtout, des réquisitions des procureures qui ont marqué les esprits. Est-ce que l’essentiel est dit ? En tout cas, après ces moments forts, et avant la défense des principaux dirigeants, l’audience d’aujourd’hui se fait mezzo voce. Dans les apartés, des conversations entre habitués évoquent la prochaine fin du procès et les projets pour après. À la reprise de ce lundi matin, l’assistance est modeste ; elle s’étoffe au fil de la journée, sans toutefois remplir la salle.

Le programme du jour prévoit deux types de défense. La matinée est consacrée à la plaidoirie de l’avocate de France Telecom prise comme personne morale. Un monologue de plus de deux heures jouant, surjouant presque le jeu de la technicité ennuyeuse de son argument en cinq points et esquivant ainsi les questions sur les relations entre l’Orange d’aujourd’hui et la France Telecom d’alors. L’après-midi, c’est le tour des avocats de deux responsables inculpées pour complicité de harcèlement moral, Nathalie Boulanger et Brigitte Dumont, avec quelques effets oratoires soulignant la droiture et la bonté de leurs clientes. Deux logiques de défense complémentaires se succèdent. Quatre avocats, en tout, qui commencent tous par évoquer plus ou moins rapidement leur respect pour les souffrances des victimes et s’emploient rapidement à les mettre à distance, avec plus ou moins d’élégance. […]

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Jour 38.2 – Des Bisounours en costume

L’audience du 8 juillet 2019 du procès France Télécom, vue par Sylvain Creuzevault, auteur, metteur en scène et comédien . Depuis 2016, il est installé à Eymoutiers, en Haute-Vienne, où il transforme d’anciens abattoirs en lieu de théâtre avec le groupe Ajedtes Erod. Parmi ses dernières pièces Angelus Novus AntiFaust en 2016 au théâtre de la Colline, Banquet Capital en 2018, et  Les Démons, Odéon-Théatre de l’Europe, Ateliers Berthier en 2018.

Bon, ils sont innocents, c’est très clair. Ce dont ils sont présumés ; je leur laisse d’ailleurs puisque c’est au fond la meilleure condition pour qu’ils soient déclarés bien coupables ensuite ; pour le moment, ils sont accusés, et l’heure est venue : ils se défendent. C’est qu’on est au Pénal voyez-vous, pas aux Prud’hommes, comme nous le rappelle le deuxième avocat de la journée, qui s’occupe des intérêts de Mme Nathalie Boulanger, et qui est très content de lui. Vous avez déjà remarqué la satisfaction qui se dessine sur le visage d’un homme qui vient, selon lui, de bien parler ? Et vous avez déjà remarqué ce petit détail : l’homme sait que ça se voit, et il veut un peu le cacher, son orgueil. C’est universel. Mais là, il ne peut pas, Maître Alexis Gublin, c’est une des satisfactions humaines dont on ne parvient jamais à effacer complètement les traces…

Il fait un peu moins chaud aujourd’hui et les 8 prévenus de France Télécom n’ont toujours rien fait. C’est ce qu’il faut retenir du lundi 8 juillet 2019 et du début des plaidoiries de la défense. Le matin, c’est l’avocat de l’Entreprise qui s’y colle, c’est un festival d’indifférence. L’après-midi deux défenses, celles de Nathalie Boulanger et de Brigitte Dumont, accusées de complicité de harcèlement moral. On demande la relaxe pour les présumées innocentes accusées de complicité.

Un palais de justice, ce n’est pas une bibliothèque nationale. Mais comme elle, il a son paysage de bruits et de sons : un bruissement permanent, sculpté à partir du silence souverain d’une institution sûre d’elle-même. […]

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