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Dernier épisode procès France Télécom : Jour 41 – Le brave « Mr Lombard »

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La dernière audience du 11 juillet 2019 du procès France Télécom, vue par Ivan du Roy, journaliste, co-fondateur de Basta !. S’est formé au management en enquêtant sur France Télécom (Orange stressé, éd. La Découverte). A auparavant accompagné l’un des derniers journaux issus de la Résistance (Témoignage Chrétien) ainsi que Politis.

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Selon ses avocats, Mr Lombard est un brave homme, qui incarne l’intérêt général

Didier Lombard est un homme blessé. « Vous avez sauvé cette entreprise, je pense que vous méritez le prix du manager de l’année », lance l’un de ses trois avocats, François Esclatine, à quelques minutes de la fin de l’audience, la 41ème et la dernière de ce procès « inédit », de l’aveu même de celle qui le préside, Cécile Louis-Loyant. L’audience est consacrée aux plaidoiries successives des trois avocats du PDG mis en examen. A les entendre, on se demande ce qu’il fait là, Didier Lombard, « Mr Lombard ». Pourquoi il s’est astreint à venir s’asseoir, chaque jour depuis deux mois et demi, dans cette salle blanche du nouveau Palais de justice de Paris, Porte de Clichy, dont en plus la climatisation est tombée en panne. « On aurait pu faire une citation directe, il n’y avait pas besoin de 10 ans d’instruction », lance son avocate, Bérénice de Warren. Toutes celles et ceux qui ont contribué aux 1000 pages du dossier d’instruction – qui a duré quatre ans et non dix – apprécieront. Les avocats d’affaires savent mieux que les enquêteurs et les magistrats quelle affaire vaut une instruction ou pas.

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Mais pourquoi donc « Mr Lombard » a-t-il subi cette « mise en scène » dédiée au « deuil » des victimes, s’interroge Jean Weil, chef du trio spécialisé en droit des affaires. Ah « les victimes »… Les victimes, en général, auraient trop longtemps été méprisées par l’institution judiciaire. Et voilà que l’institution les place au centre de ce procès, au risque de sombrer dans l’émotion. Donner une place centrale aux victimes, c’est risquer l’erreur judiciaire, avertit l’avocat. « La vengeance ne doit pas nous entrainer », s’inquiète Jean Weil. Elle ne doit pas frapper « Mr Lombard » : « C’est lui qu’on veut voir souffrir, consciemment ou inconsciemment, c’est de la vengeance, pas de la justice, Mme la Présidente ! », lance Bérénice de Warren. S’adressant aux victimes, à leurs proches, à leurs collègues, le chef du trio conseille : « Je ne crois pas que ce soit la décision de justice, la condamnation éventuelle, qui leur permettrait de se retrouver, de se redresser. » Les avocats d’affaires savent mieux que les victimes et leurs familles ce qui est bon pour elles.

« Mr Lombard », vraiment, est un brave homme. « Il s’illumine dès qu’il vous parle technologie, il adore ça », s’extasie l’avocate. Tout à la fois ingénieur, stratège et serviteur de l’Etat, « Mr Lombard » « incarne l’intérêt général ». Il « a travaillé sans relâche pour l’industrie française » alors qu’il aurait pu choisir la facilité et s’orienter vers le secteur financier. Le PDG, ne percevait qu’un petit 1,7 million d’euros à la tête de France Télécom, puis 300 000 euros par an de pensions retraite, avec, à l’époque de sa mise en examen, quelques menus jetons de présence (137 000 euros en 2011) liés à son poste d’administrateur dans d’autres grandes entreprises, où il a distillé ses conseils de stratège avisé. La salle a-t-elle bien perçu l’ampleur du sacrifice ?

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« Je l’ai vu pleurer dans mon bureau et devant vous. Il est comme il est, avec ses qualités et ses défauts », s’émeut Jean Weil. Alors oui, « Mr Lombard » est parfois maladroit, presque un gaffeur invétéré, dont l’humour, parfois « un peu brutal » serait incompris. Prenez cette phrase, prononcée devant un parterre de cadres dirigeants de France Télécom en octobre 2006 : « Je ferai les départs d’une façon ou d’une autre, par la fenêtre ou par la porte », à propos du plan Next qui vise la suppression de 22 000 postes en trois ans. Une phrase malhabile, lors d’un « discours improvisé ».

Et cette autre phrase, prononcée en septembre 2009, lorsque à coups de réorganisations à répétition, de mutations forcées, de changements de métiers successifs, tout France Télécom craque et que les suicides s’intensifient. Didier Lombard évoque alors la « mode des suicides ». Jean Weil y voit « une attaque des médias » contre un PDG qui « était stressé car il était interrogé tous les jours, en descendant du train, par téléphone… » Ah ces journalistes, toujours en quête de sensationnalisme. Tout cela aurait dû rester d’une absolue discrétion pour « protéger l’intimité de la personne défunte ». Les avocats d’affaires savent mieux que les journalistes ce dont il faut traiter, ce qui relève d’un sujet d’intérêt général, ou pas.

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« C’était compliqué parce qu’on parlait d’humains, mais son obligation était aussi de s’occuper des finances ! », renchérit Bérénice de Warren. Pauvre finance, déjà délaissée par la carrière de Mr Lombard, qui a préféré servir l’État puis l’industrie française. Pauvre finance, elle aussi victime de la situation déplorable dans laquelle se trouve France Télécom au moment où le prévenu rejoint l’entreprise, en 2003, en tant que directeur général adjoint. Du fait de graves erreurs stratégiques, France Télécom a alors accumulé 68 milliards euros de dettes, quelques années à peine après son entrée en bourse, ce qui en fait l’entreprise la plus endettée du monde. Didier Lombard n’y est pour rien, c’est vrai. « Il ne savait pas comment il allait payer les salaires ! », s’inquiète Bérénice de Warren. Des humains à payer, une méga dette à rembourser : face à ce dilemme « Mr Lombard » se retrouve seul. « On est tout seul, et il faut diriger cette entreprise » (Jean Weil). « Je l’ai compris en parlant avec Mr Lombard, être PDG, c’est parfois un vrai sentiment de solitude » (Bérénice de Warren). Il aurait probablement fallu créer une cellule d’écoute pour que les hauts dirigeants de l’entreprise se sentent moins seuls. Une solitude que les salariés de France Télécom, eux, connaissent si peu. « Quand on va chez l’usager, on fait la conversation, éventuellement on boit un coup », croit savoir Jean Weil. Les avocats d’affaires savent mieux que les salariés en quoi consistent leur métier.

Et les suicides ? « On dit que c’est de la souffrance au travail, oui, peut-être », se demande Jean Weil. Mais n’est-ce pas « l’abandon de la religion », « la presse et son traitement » qui a déculpabilisé « les gens », rendant possible le fait d’envisager de se suicider ? « Nous venons de passer deux mois et demi pour parler de ce sujet qui n’en est pas un, qui est hors sujet. » Les avocats d’affaires savent mieux que tous les parties prenantes du procès quel était son vrai sujet.

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La déclaration émue et émouvante de la présidente du tribunal, Cécile Louis-Loyant, concluant ce procès hors normes montre en tout cas qu’elle a très bien compris pourquoi, elle, était assise là, pendant deux mois et demi : pour parler du travail et des modes de management qui le détruisent, lui et les personnes qui tentent de bien faire leur boulot. A l’opposé de cette manière morbide de penser, de voir le monde, que les hauts-dirigeants de France Télécom ne sont pas les seuls à incarner, loin de là.

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Jour 40 – Procès France Télécom : La raison des plus forts

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L’audience du 10 juillet 2019 du procès France Télécom, vue par Nicolas Jounin, sociologue, a enseigné pendant sept ans à l’université Paris-8-Saint-Denis. Il est l’auteur, à La Découverte, de Chantier interdit au public. Enquête parmi les travailleurs du bâtiment (Poche 2009), et, avec Pierre Barron, Anne Bory, Sébastien Chauvin et Lucie Tourette, de On bosse ici, on reste ici ! La grève des sans papiers : une aventure inédite (2011)  et Voyage de classes (2014).

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On a constaté que plus il y a de cigognes dans une ville, plus il y a de bébés. Soit l’on en déduit que les cigognes apportent les bébés ; soit l’on fait l’effort d’un raisonnement plus complexe qui pose que plus une ville grandit, plus il est probable que des cigognes s’y établissent et que des bébés y naissent, sans qu’il y ait pourtant de lien de causalité entre ces deux derniers phénomènes. C’est l’avocate de Louis-Pierre Wenès, le directeur des opérations France jusqu’à l’automne 2009, qui commence sa plaidoirie par cette évocation. On guette la chute, l’analogie avec les démonstrations supposés fautives de ses adversaires. En vain. Le suspense de la métaphore fait pschitt, et coule mollement sur un sous-entendu rance : un grand partage entre les êtres dotés de raison, capables de saisir les mécanismes réels derrière les apparences, et les autres.

Dans le panorama que l’avocate dessine, le hasard (ou le système de cooptation du top management) fait bien les choses : la raison est du côté des prévenus, cadres dirigeants sachant les mesures nécessaires à la survie de France Télécom. Elle est aussi du côté de leurs avocats qui, contre les parties civiles aveuglées par leur douleur, contre les syndicats et les avocats « militants » enfermés dans leurs batailles « idéologiques », contre des procureures qui s’offrent leur Nuremberg du pauvre, semblent seuls à vouloir que le droit s’applique. […]

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Jour 39 – Procès France Télécom : qui dans cette salle n’a jamais mal répondu à un téléconseiller ?

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L’audience du 9 juillet 2019 du procès France Télécom, vue par Valérie Gérard, professeure de philosophie à Vanves, directrice de programme au Collège international de philosophie; elle vient de publier Par affinités, amitié politique et coexistence, aux éditons MF; elle aime bien Platon.

Après deux mois d’audiences que le parquet a commencé à conclure en requérant, vendredi 5 juillet 2019, les peines maximales prévues au moment des faits pour les infractions jugées : « harcèlement moral commis en réunion, voire en bande organisée par des personnes qui abusent de leur pouvoir », dans l’idée aussi que ce procès ferait jurisprudence, et que les DRH et managers ne pourraient plus se croire tout permis à l’avenir, cette dernière semaine est consacrée aux plaidoiries de la défense.

Mardi 9 juillet, pour la 39ème audience, c’est au tour des avocates et avocats de deux prévenus qui comparaissent pour « complicité de harcèlement moral » : maître Solange Doumic et sa collaboratrice, pour Guy-Patrick Cherouvrier, directeur des ressources humaines France, et maître Patrick Maisonneuve et son collaborateur, pour Jacques Moulin, directeur des actions territoriales d’opérations France (puis DRH). On attend de voir la forme que prend la rhétorique quand elle se met au service du néo-management en bande organisée, et tout particulièrement de dirigeants d’entreprise qui n’ont jamais reconnu la moindre responsabilité, quand ils n’ont pas raillé la « mode des suicides » ou « l’effet Werther » – allant jusqu’à rejeter la responsabilité des suicides sur la presse. Tous plaideront la non-constitution de l’infraction et la relaxe. Dans les couloirs du palais il se raconte que, le soir des réquisitions, à la sortie du tribunal, les sept prévenu.e.s étaient hilares. Ils et elles sont là, assis.e.s en rang, de Lombard à Cherouvrier, dont la défense soulignera la grandeur qu’il a à être là malgré sa maladie, tandis que le brushing de Moulin est presque aussi impressionnant que le sera le lyrisme de maître Doumic. […]

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Jour 38 (1-2) – Procès France Télecom : La défense : dire le droit contre la société ? / Des Bisounours en costume

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Jour 38.1 – La défense : dire le droit contre la société ?

L’audience du 8 juillet 2019 du procès France Télécom, vue par Nicolas Hatzfeld, historien, enseignant au département d’histoire de l’Université d’Evry Val d’Essonne. Il travaille sur l’histoire du travail, l’histoire industrielle et l’histoire de la santé au travail, parmi ses publications citons Les gens d’usine. Peugeot-Sochaux, 50 ans d’histoire, éditions de L’Atelier, 2002, ou avec  Michel Pigenet et Xavier Vigna  (dir.), Travail, travailleurs et ouvriers d’Europe au XXe siècle, Editions universitaires de Dijon, 2016, bibliographie.

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Dehors, l’été s’adoucit, la température redescend. La journée s’annonçait moins chaude que celles de la semaine dernière, elle l’est. À l’intérieur du tribunal, c’est un peu la même chose. Les interventions résonnent des débats des jours précédents, des interventions des parties civiles et, surtout, des réquisitions des procureures qui ont marqué les esprits. Est-ce que l’essentiel est dit ? En tout cas, après ces moments forts, et avant la défense des principaux dirigeants, l’audience d’aujourd’hui se fait mezzo voce. Dans les apartés, des conversations entre habitués évoquent la prochaine fin du procès et les projets pour après. À la reprise de ce lundi matin, l’assistance est modeste ; elle s’étoffe au fil de la journée, sans toutefois remplir la salle.

Le programme du jour prévoit deux types de défense. La matinée est consacrée à la plaidoirie de l’avocate de France Telecom prise comme personne morale. Un monologue de plus de deux heures jouant, surjouant presque le jeu de la technicité ennuyeuse de son argument en cinq points et esquivant ainsi les questions sur les relations entre l’Orange d’aujourd’hui et la France Telecom d’alors. L’après-midi, c’est le tour des avocats de deux responsables inculpées pour complicité de harcèlement moral, Nathalie Boulanger et Brigitte Dumont, avec quelques effets oratoires soulignant la droiture et la bonté de leurs clientes. Deux logiques de défense complémentaires se succèdent. Quatre avocats, en tout, qui commencent tous par évoquer plus ou moins rapidement leur respect pour les souffrances des victimes et s’emploient rapidement à les mettre à distance, avec plus ou moins d’élégance. […]

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Jour 38.2 – Des Bisounours en costume

L’audience du 8 juillet 2019 du procès France Télécom, vue par Sylvain Creuzevault, auteur, metteur en scène et comédien . Depuis 2016, il est installé à Eymoutiers, en Haute-Vienne, où il transforme d’anciens abattoirs en lieu de théâtre avec le groupe Ajedtes Erod. Parmi ses dernières pièces Angelus Novus AntiFaust en 2016 au théâtre de la Colline, Banquet Capital en 2018, et  Les Démons, Odéon-Théatre de l’Europe, Ateliers Berthier en 2018.

Bon, ils sont innocents, c’est très clair. Ce dont ils sont présumés ; je leur laisse d’ailleurs puisque c’est au fond la meilleure condition pour qu’ils soient déclarés bien coupables ensuite ; pour le moment, ils sont accusés, et l’heure est venue : ils se défendent. C’est qu’on est au Pénal voyez-vous, pas aux Prud’hommes, comme nous le rappelle le deuxième avocat de la journée, qui s’occupe des intérêts de Mme Nathalie Boulanger, et qui est très content de lui. Vous avez déjà remarqué la satisfaction qui se dessine sur le visage d’un homme qui vient, selon lui, de bien parler ? Et vous avez déjà remarqué ce petit détail : l’homme sait que ça se voit, et il veut un peu le cacher, son orgueil. C’est universel. Mais là, il ne peut pas, Maître Alexis Gublin, c’est une des satisfactions humaines dont on ne parvient jamais à effacer complètement les traces…

Il fait un peu moins chaud aujourd’hui et les 8 prévenus de France Télécom n’ont toujours rien fait. C’est ce qu’il faut retenir du lundi 8 juillet 2019 et du début des plaidoiries de la défense. Le matin, c’est l’avocat de l’Entreprise qui s’y colle, c’est un festival d’indifférence. L’après-midi deux défenses, celles de Nathalie Boulanger et de Brigitte Dumont, accusées de complicité de harcèlement moral. On demande la relaxe pour les présumées innocentes accusées de complicité.

Un palais de justice, ce n’est pas une bibliothèque nationale. Mais comme elle, il a son paysage de bruits et de sons : un bruissement permanent, sculpté à partir du silence souverain d’une institution sûre d’elle-même. […]

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Jour 37 – Procès France Télécom : Game of Trop

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L’audience du 5 juillet 2019 du procès France Télécom, vue par Alain Damasio, typoète et romancier engagé de l’imaginaire, auteur, entre autres, deLes Furtifs, La Volte, 2019 et a participé au recueil de nouvelles Au bal des actifs. Demain, le travail, La Volte 2017.

Si vous avez suivi un peu ce procès, ou rien qu’une salve des 36 épisodes de ce Game of Trop, vous savez déjà à peu près tout. Sinon, je vous résume cette série HBO (Haute Barbarie de l’Oppression).

Playback. Entre 2006 et 2008, 22 000 salariés sont dégagés de France Telecom avec une brutalité ignoble. « Par la porte ou par la fenêtre » comme le dira élégamment le PDG. Dix mille de plus sont mis en mobilité, c’est-à-dire privé de tout référentiel, de toute capacité à exercer dignement leur métier. En huit ans, de 2001 à 2008, ils supprimeront 45 000 emplois… Dont 94% de fonctionnaires.

Des milliers d’existence sont brisés au casse-noix du libéralisme le plus barbare. Comme ailleurs. Comme plus tard. Comme toujours aujourd’hui, partout où l’on privatise et « optimise ». Les dépressions, la honte, l’humiliation, les familles fracassées, les somatisations, la perte de libido, de sommeil, les souffrances, l’autodestruction intime restent, elles, inchiffrables. Invisibilisées, sciemment. Elles n’entrent pas dans le cash flow opérationnel ni dans « l’excédent brut d’exploitation » (si bien nommé). Restent les suicides, silencieux ou spectaculaires, partie émergée d’un iceberg qui ne fond pas. Ceux-là, même si c’est délicat, on est bien obligé de les décompter : au total, une soixantaine de travailleurs se suicident : sous le train qui mène à leur boulot, d’un coup de poignard en pleine réunion, en se défenestrant, en s’immolant par le feu… […]

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Jour 36 (1-2) Procès France Télécom – Alerte Orange (le monde déconnecté) / Parler pour ceux qui n’ont plus de voix

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Jour 36.1 – Alerte Orange (le monde déconnecté)

L’audience du 4 juillet 2019 du procès France Télécom, vue par Jean Rochard, producteur artisanal pour la maison de disques nato (fondée en 1980), amateur de disques à thèmes (Buenaventura Durruti, Left dor Dead, Chroniques de résistance…) est membre du collectif de producteurs indépendants les Allumés du Jazz et rédacteur pour le journal du même nom. Skuury est musicien électronique, il a publié pour Eyemyth Records The last straw et Busy Target.

Matin du 4 juillet de l’an 2019,

À la correspondance du métro conduisant au tribunal pour assister au procès de France Télécom, procès pour harcèlement moral, un homme très abîmé est couché au milieu des escaliers. Une affiche publicitaire qui vante les mérites de ces produits qu’on nous vend par téléphone fait office de matelas ; il dort. Impossible de l’ignorer, les passants doivent l’enjamber ou raser le mur. Tous porteurs de téléphones mobiles. Hors du camp de l’indifférence, la pauvreté ou la mort sursitaire.

Porte de Clichy, à la sortie de la station de métro, en bas des marches, on aperçoit, en arrière-plan, surplombant la marque jaune du métropolitain, le très imposant et nouveau Tribunal de Grande Instance : un gigantesque palais de blocs de verre, aberration architecturale en ces temps d’urgence dite « écologique ».

À l’entrée, en lettres relief, comme une inscription d’exposition tendance : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits », vestige de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. On se dit que si c’était vrai, on ne serait pas ici.

Un peu partout, des policiers. Ils ne se fondent plus dans le paysage, ils sont, ici comme ailleurs, devenus le paysage. Tout est très propre dans ce monde de glaces et d’escalators, tout fait semblant de respirer. Ça est là, comme partout, des écrans lumineux avec des balances de la justice, pas même animées. Playtime pour clowns blancs. […]

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Jour 36.2 – Parler pour ceux qui n’ont plus de voix

L’audience du 4 juillet 2019 du procès France Télécom, vue par Danièle Linhart, Sociologue, Directrice de recherches au CNRS, travaillant sur l’évolution du travail et de l’emploi, auteure, entre autres, de La comédie humaine du travail. De la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale, Érès, 2015.

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Le 4 juillet au tribunal de Paris, une salle bondée, un silence impressionnant, les visages tendus pour entendre les plaidoiries et entrevoir les réactions des prévenus. Il fait chaud, la présidente s’évente par moment tout en restant extrêmement concentrée. Le procès pour harcèlement moral à France Télécom tire à sa fin, et l’accumulation des témoignages dessine désormais une toile de fond de plus en plus précise sur ce qu’ont enduré les salariés confrontés au plan NEXT et ACT qui orchestraient la modernisation de leur entreprise.

Pendant tout la journée ( de 9H30 à 18H 30) les avocats se succèdent qui représentent les syndicats parties civiles, d’abord la CFDT et l’UNSA (Maitres Berlant et Cadot), puis la CGC, Maitre Benoist, et enfin Sud Solidaires (Maîtres Topaloff et Teissonnière). Devant les prévenus impassibles et attentifs, tous vont parler de cas concrets, de salariés ayant commis des suicides ou tentatives de suicide, ayant développé des dépressions ou maladies graves. Ils égrènent leurs noms, restituent leur vie, leur personnalité, leur rapport au travail, à leur entreprise, leurs projets de vie, et les épreuves soudaines, inattendues, violentes, brutales et humiliantes que France Télecom leur a infligé. Dans toutes ces plaidoiries surgissent des destins individuels fracassés, des familles meurtries à jamais. […]

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Jour 35 – Procès France Télécom : Un procès qui brise le cours normal du temps

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L’audience du 3 juillet 2019 du procès France Télécom, vue par Laurent Vogel,  Juriste, chercheur dans le domaine des conditions de travail, de la santé et de la sécurité à l’Institut syndical européen (ETUI), responsable du magazine Hesamag et enseignant, notamment en droit de la santé au travail , à l’Université libre de Bruxelles et à l’Université Paris XIII. 

A l’audience du mercredi 3 juillet, le procès s’est poursuivi avec les plaidoiries de plusieurs parties civiles. L’avocate de la famille de Rémy Louvradoux, suivie par les avocat.e.s de trois des organisations syndicales, FO, la CFTC et la CGT.

Parmi les 19 suicides retenus dans l’ordonnance de renvoi, celui de Rémy Louvradoux se détache par ses modalités. Une immolation par le feu devant un site de France-Telecom à Bordeaux, le 26 avril 2011.

Entré dans l’entreprise en 1979 comme agent des lignes en région parisienne, Rémy Louvradoux va régulièrement changer de poste et de localisation. Comme beaucoup de travailleurs entrés dans l’entreprise à cette époque, il se forme, passe avec succès des concours internes, acquiert de nouvelles qualifications. Son transfert de la région parisienne vers le Sud-Ouest correspond à ses souhaits, pour des raisons familiales. Pendant quatre ans, entre 2002 et 2006, il exerce une fonction de préventeur régional. En 2006, l’entreprise décide de réduire le nombre de préventeurs. A partir de 2006, on peut parler d’une errance imposée par la politique de « redéploiement » de l’entreprise. Aucun choix personnel n’est possible. Rémy passe d’un poste à l’autre. Tantôt, des postes qui ne correspondent pratiquement à aucune activité réelle, d’autres où les tâches exigées sont démesurées par rapport aux possibilités et au soutien disponible. C’est l’application directe du plan NeXT décidé par la direction stratégique à Paris. Il faut « faire des moins », c’est-à-dire dénicher des activités à supprimer. Un ancien responsable de Rémy explique à l’inspection du travail : « le directeur de l’époque, Luc Barbaud a décidé d’accélérer la chose, Rémy a été mis en mobilité avec une dead-line en juillet 2008. J’aurais pu l’occuper plus longtemps, prendre le temps de construire avec lui. On disait à l’époque : « il ne faut pas les laisser dans le confort » (…) on disait c’est bien, il faut prendre le temps de trouver un autre parcours mais en même temps, la consigne était « il faut vite sortir Rémy des effectifs ». Cette mobilité qui n’a d’autre finalité que briser les personnes s’accompagne d’une violence à l’égard de leurs valeurs professionnelles, du sens de leur travail. Concernant une de ces missions au contour incertain, un ancien responsable de Rémy précise : « C’était une activité qui était littéralement à l’opposé du caractère de Rémy qui lui aimait s’occuper des personnels plutôt que de les « fliquer ». Comment pouvait-on donner un tel genre de mission pour un cadre de l’entreprise comme Rémy ».

Rémy se bat. Au plan individuel, il présente différentes candidatures à des postes en interne. Elles sont invariablement mises à la poubelle. Il écrit des courriers pour dénoncer ce qui se passe. Il est épaulé par Gilbert Hanna, un militant infatigable de SUD-PTT dans le Sud-Ouest, mort le 6 mai 2019 peu avant l’ouverture du procès.

Cette bataille désespérée s’est poursuivie jusqu’au 26 avril 2011. L’immolation par le feu est une forme exceptionnelle de suicide. Par sa dimension sacrificielle, elle en souligne la portée en tant qu’acte de rébellion. S’immoler devant un site de France Telecom, ce n’est pas partir désespéré et muet sur la pointe des pieds, c’est nous laisser, laisser à l’ensemble de la société la responsabilité de comprendre, d’agir et de changer.

J’observe l’avocate de la famille, sa plaidoirie sobre, sans effet de manche. Son corps fragile dessine une légère courbe devant la rangée de gauche, celle des parties civiles. En face, le bloc compact des prévenus et de leurs avocats, très majoritairement masculin. Un bloc massif, tassé qui a du mal à masquer son agacement. De ma place, je n’entends pas les propos qui s’échangent entre avocats et anciens dirigeants de l’entreprise. Je crois deviner une certaine lassitude. Comment des managers brillants dont le temps est si précieux peuvent-ils être contraints à écouter cela dans une salle d’audience d’un tribunal correctionnel ? Je peux me tromper mais je crois que toute leur expression gestuelle exprime une tristesse devant ce gâchis : plus de deux mois à ne pas pouvoir performer, à ne pas pouvoir se lancer à la conquête de nouveaux résultats. Deux mois à devoir entendre des récits poignants dont ils considèrent qu’ils n’expriment que des petits ratés dus à une imperfection de caractère des suicidés ou à un zèle déplorable du management intermédiaire. Interrogés sur le suicide de Rémy pendant l’enquêté pénale, les prévenus ont exprimé leur étonnement. Comment pouvait-on les mêler à cela ? Rémy s’est suicidé en 2011 alors qu’ils ne dirigeaient plus l’entreprise. Et ses difficultés professionnelles n’avaient-elles pas commencé avant les plans NeXT et ACT qui devaient aboutir à la suppression de 22.000 postes. Circulez, il n’y a rien à voir.

L’immolation par le feu réveille des souvenirs de mon enfance, d’épisodes qui ont joué un rôle important pour l’ensemble de mes choix de vie. Ce sont des photos qui ont fait le tour du monde en 1963. Des moines bouddhistes s’immolent par le feu dans les rues de Saïgon. Ces suicides mettent en crise le régime mis en place par les Etats-Unis. Kennedy s’inquiète non pas des suicides, mais de l’influence des photos sur l’opinion mondiale. Mme Nhu, la belle-sœur du président fantoche Diêm traduit brutalement l’exaspération du pouvoir : « Si je devais voir un autre de ces spectacles de barbecue de moines, j’applaudirais ». Tout rapprochement historique est forcément incomplet et fragile. Mais ma perception de la violence muette qui opposait à Paris le bloc des prévenus et leurs avocats dignes des caricatures de Daumier aux parties civiles constituées par les familles des victimes et les organisations syndicales a fait réémerger ce souvenir très lointain.

L’adjectif historique est souvent galvaudé. Je pense qu’on peut l’appliquer à ce procès à plus d’un titre. Historique parce qu’exceptionnel. C’est le résultat d’une bataille persévérante de syndicalistes de SUD-Solidaire qui ont permis que la justice se saisisse du dossier. Il a fallu dix ans et c’était loin d’être gagné à l’avance. L’état du droit en France ne permettait que le recours à une entrée étriquée : via le délit de harcèlement moral. Peu importe. Le seul fait d’avoir organisé  plus de deux mois d’audience où on a pu reconstituer la dynamique qui a mené à ces suicides et à de graves atteintes à des milliers d’autres personnes est une victoire immense contre la banalisation des violences managériales, contre le vocabulaire mortifère qui infeste le langage « des ressources humaines », contre le choix délibéré d’imposer une politique de privatisation qui nie le sens du travail d’un personnel qui avait choisi de travailler dans un service public destiné à mettre les communications postales et téléphoniques à la portée de toute la population. Ce procès brise le cours ordinaire du temps qui condamne à l’oubli les perdants. Il leur rend la parole et nous intime de la poursuivre, pour un demain incertain mais sûrement différent de ce qu’il aurait été sans cette rupture.

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